Commissaire sur le Tour


Suite de l'article de "La Gazette" du 5 juillet 2015...

J'ai été commissaire-arbitre à moto sur le Tour de France !

C'est jour de fête ce 14 juillet 1954 à Vannes, pas seulement à cause de la Fête Nationale, mais surtout à cause du Tour de France qui fait étape dans la cité des Vénètes.
Arrivée à vannes 1954
Trois coureurs, dont le local de l'étape, l'Arradonnais François MAHE, échappé depuis Châteaulin au 40 ème kilomètre, se présentent à l'entrée du vélodrome de la Rabine sous une pluie qui ne les a pas quitté depuis Brest et durant les 211 kilomètres de course.
Jacques VIVIER de l'équipe du Sud-Ouest bat, au sprint, d'une demie-roue, François MAHE et FOLINI qui les accompagnait. Photo ci-contre

Louison BOBET, est déjà en jaune. Il gagnera cette année-là son 2 ème Tour de France devant le Suisse Ferdi KÜBLER.

Dans la foule énorme qui, malgré la pluie se masse le long des routes, un garçon de 12 ans est venu, accompagné par son père. Le panache de Louison BOBET, à cette date trois fois Champion de France et vainqueur d'un Tour, le fait déjà rêver. Le voir là devant lui au sein d'un peloton multicolore, les motos, la caravane, la musique, la foule, les applaudissements ne le font plus douter : «Je serai coureur cycliste et je ferai le Tour de France». Il devint coureur cycliste.

Confronté à la réalité, il se rendit vite compte qu'il ne pourrait pas devenir professionnel, même s'il fit une honorable carrière amateur. Faire le Tour resta un rêve d'enfant et son admiration pour les champions, resta intacte.

Cet enfant, c'était Pierre LE DIRACH. A 73 ans, il fait partie des plus assidus et des plus réguliers du Club de Saint Avé. Il fait aussi partie de ceux qui ont réalisé leur rêve, puisqu'à quatre reprises (89, 90, 91, 93) il a été au coeur du Tour de France et au plus près des champions et de leurs exploits, sur une moto de commissaire.

"La Gazette" : C'est quoi, un commissaire ?

Pierre Le Dirach «Notre rôle est purement sportif, un peu comme un arbitre de football. Nous devons veiller à l'application du règlement et à la régularité de la course».

«Sur le Tour, il y a, 4 commissaires Internationaux dans des voitures (rouges) et 6 commissaires à moto. Les motos sont numérotées de 1 à 6 et tous les jours on décale d'une place».
Cela permet de suivre et contrôler alternativement, les échappés, le ou les pelotons et les lâchés et retardés.

«Lorsqu'un coureur est lâché, ou qu'il est retardé sur chute ou crevaison, on le suit pour veiller à ce qu'il rentre sans être aidé, ou en s'abritant derrière une voiture, ou encore avec des poussettes ». «On peut même stopper des voitures pour qu'ils ne soient pas aidés».

C'est le Président du jury international qui se trouve dans la voiture du directeur de course (Jean Marie LE BLANC, à l'époque) qui donne sur les ondes d'une radio spécifique les consignes aux commissaires à moto, reconnaissables à l'époque à leurs blousons rouges. Ils sont aujourd'hui équipés de casques rouges.

Sur leurs motos, les commissaires notent toutes les fautes susceptibles de sanctions au regard du règlement. Tous les soirs, le jury des dix commissaires se réunit. Chacun signale et rapporte toutes les irrégularités constatées. Le jury délibère alors et prononce des sanctions, amendes, pénalités, mises hors course pour les cas les plus graves. Les amendes sont versées en francs suisses dans une caisse de solidarité aux bénéfices de coureurs subissant de graves préjudices.

Commissaires au Mont St Michel Les journées sont parfois rudes, cela à cause des heures de moto, des intempéries, des dangers de la route, de l'absence de repas à midi et surtout à cause de la tension permanente, due à la fonction et à ses enjeux. «Quand on rentre le soir à l'hôtel on est rincé, pas autant que les coureurs, mais on n'a pas l'esprit à faire la fête, on est centré sur notre mission !«.

Les commissaires doivent aussi arbitrer les directeurs sportifs. Même s'ils les côtoient tous les jours, ils sont tenus de garder une certaine distance. «Ce sont souvent d'anciens coureurs professionnels, ils connaissent bien les ficelles du métier, il faut rester vigilant !», reconnait Pierre.

«Le plus compliqué c'est en montagne. Il y a des coureurs partout, on ne peut les surveiller tous, alors il faut s'organiser pour que les coureurs craignent notre arrivée». «Le problème c'est les poussettes. Il faut parvenir à distinguer la poussette sollicitée de la poussette non sollicitée». Pierre admet qu'à l'époque, dans les Pyrénées, les espagnols et leurs familles excellaient en la matière. Des familles entières se répartissaient tous les 100 mètres, le long des pentes, pour pousser à tour de rôle leur préféré.

"La Gazette" : Comment devient-on commissaire ?

«Il faut avoir fait ses preuves avant et puis il faut être parrainé ! Je l'ai été par Albert BOUVET qui a soutenu ma candidature».

Pierre LE DIRACH a débuté comme commissaire de Club à Grand-Champs où il était licencié et où il courait encore à l'âge de 39 ans - Daniel PROUST était le Président de l'époque - Il n'y avait pas de commissaire arbitre. Alors dans le prolongement de sa carrière de coureur et parce qu'il avait le goût pour la fonction d'arbitre, il s'est présenté à l'examen régional et dans la foulée, par dérogation, à l'examen national qu'il a réussi du premier coup.

"Manche Atlantique" et le "Ruban Granitier Breton" lui permettent de faire ses premières armes à l'arrière d'une moto sur des courses internationales. C'est sur ces courses qu'Albert BOUVET, organisateur du Ruban, le remarque et lui suggère de poser sa candidature au Tour de la CEE (Communauté Economique Européennes) qui deviendra le Tour de l'Avenir en 1992. Le Tour de la CEE 87 est donc sa première grande course à étape. «Pour moi c'était formidable. J'avais jamais rien fait de mieux !». «Le départ était à Rome, puis nous sommes allés en Autriche, au Luxembourg, en Allemagne, en Hollande pour une arrivée à Bruxelles».

Après le premier Tour de l'Avenir, où il a vu gagner Pascal LINO, il pose sa candidature pour le Tour de France. «J'avais fait mes preuves et j'avais l'appui d'Albert BOUVET et d'Alain BARBIER qui était depuis au moins 10 ans régulateur sur le Tour et avec qui j'étais très ami. J'ai été retenu !» Pierre saluera aussi son épouse, Odile et ses enfants qui ont su s'effacer pour sa passion.

Moto de commissaaire C'était l'accomplissement d'un rêve de môme. «Le Tour de l'Avenir c'était déjà formidable, mais alors le Tour de France !». Ses yeux brillent, on peut l'imaginer, comme ceux du gosse qu'il était en 1954 à Vannes et sa voix ne peut cacher son émotion.

Photo ci-contre : Derrière Miguel INDURAIN, la moto d'un commissaire.

Pour son premier départ en 1989 à Luxembourg, il fut témoin et acteur d'un fait de course qui entra dans l'histoire du Tour. Pedro DELGADO, vainqueur du Tour 1988, s'est perdu dans les rues de la ville et a manqué le départ du contre la montre de la 1 ère étape, de 2 minutes. «En revenant au départ après avoir suivi un premier coureur, Gérard LE CORRE, (Un Breton de Paris, qui durant ces quatre Tours a été son pilote) l'aperçu. Il était pommé le pauvre Pedro, perdu dans Luxembourg !». «Nous lui avons fait signe de nous suivre, si bien qu'il n'a perdu que 2 minutes. Si nous n'avions pas été là il en aurait perdu beaucoup plus !».

Déjà en 1987, lors du Tour de la CEE, il avait aiguillé un coureur Coréen, égaré dans les rues de Florence. Ce geste lui avait valu, à sa grande surprise, d'être nommé membre d'honneur de la Fédération Coréenne de Cyclisme. Chez nous, il aurait pu intégrer la Confrérie des Saints Bernard !

"La Gazette" : Quelles images fortes gardes-tu du Tour ?

« Le plus spectaculaire se sont les étapes de montagne. Les arrivées en haut des cols sont grandioses !» «Pour un commissaire qui fait son premier Tour, le plus énorme c'est la montée de l'Alpe Duez ! ». «Il faut l'avoir fait pour s'en rendre compte ! C'est unique !». «Etre près des coureurs et des spectateurs dans l'Alpe Duez ! Je ne sais combien de fois on a tapé le nez des spectateurs avec le rétroviseur de la moto ?».

Ce qui a aussi très impressionné Pierre LE DIRACH, c'est la remontée des Champs Elysées avec les meilleurs coureurs du Monde. Il aura été en ces lieux témoin direct de la perte du Tour 89 par Laurent FIGON, pour 8 secondes seulement.

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Laurent FIGNON après le contre la montre des Champs Elysées - 1989 -

«J'étais à quelques mètres de lui à l'arrivée. Je connaissais bien Laurent, quand il était junior j'avais fait deux, trois courses avec lui. Je l'aimais bien !». Ils ont aussi en commun d'avoir couru tous deux avec des lunettes de vue.

«Le voir sur les Champs, en pleur, ça m'a fait mal. Je pensais comme beaucoup qu'il allait gagner». Le maillot jaune qu'il aurait dû recevoir sur les Champs avait été floqué du logo "Système U" de son équipe. Il ne pouvait plus servir à personne... Ne sachant qu'en faire, et certain que cela lui ferait plaisir, le responsable des flocages le donna à Pierre LE DIRACH. Là encore, dans les coulisses du Tour, on dit que la complicité d'Albert BOUVET y fut pour quelque chose. Vingt-six ans plus tard Pierre sort ce maillot avec précaution de sa sacoche pour le montrer. Ce maillot est le témoin, de ces moments d'anthologie qui font la grande histoire et la légende du Tour.

D'autres moments resteront gravés dans sa mémoire, comme par exemple la 14 ème étape du Tour 93 : Montpellier-Perpignan. Le hasard a fait qu'il a été chargé de superviser une longue échappée de cinq coureurs sur plus de 190 kilomètres. Pascal LINO, dont les parents sont originaires de Sulniac, était dans l'échappée. A 40 kilomètres de l'arrivée il est parti avec l'italien Giancarlo PERINI, qu'il bat d'un boyau à Perpignan. «Suivre toute l'échappée et voir triompher Pascal, c'était formidable!».

"La Gazette" : Après avoir été à 4 reprises au coeur de la course, est-ce que le Tour te fait toujours autant rêver ?

«A l'époque, cela fait maintenant 26 ans, c'était vraiment la réalisation d'un rêve. Tout était beau, je magnifiais tout ! C'était formidable, c'était un rêve. Pour moi c'était une joie terrible de participer à ça !».

« Avec le recul quand j'ai su après, que durant ces années il y avait du dopage, ça a un petit peu atténué le plaisir et la joie que j'avais à participer à ces Tours ». « A ces moment-là, on n'en parlait pas. Avec mes copains commissaires à moto, le soir, à l'hôtel, on n'en parlait pas !».

«Quand je voyais un coureur gagner, je l'admirais, maintenant je me pose la question, je ne peux pas m'empêcher, j'ai un doute, mais je continue quand même à regarder toutes les étapes du Tour à la télé !».«

«Dommage, il n'y aura plus Jean Paul OLLIVIER !».


Le rêve était beau, reste les paysages, ils feront encore rêver!


Propos recueillis par Jean Yves LE PERSON, pour "La Gazette".

Le Tour en montagne
Des paysages grandioses... à faire rêver !
Photo : www.4ever.eu



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